Kate voulait mourir. S’en devenait évident, à présent. Il n’y avait plus aucun espoir pour elle. Gadjaïn restait à côté pour regarder son esprit se désagréger petit à petit. Elle ne guérissait pas, et il était impossible au jeune homme de puiser dans sa volonté pour accélérer le processus. Qu’est-ce qu’il devait faire ? C’était presque sans espoir.
Réfléchis.
Il devait y avoir quelque chose. Cette fille avait témoigné d’une telle énergie de vivre juste avant, et voilà qu’elle se laissait mourir ?
Ce n’était pas tant son état physique qui l’inquiétait. D’ailleurs, ses blessures ne pouvaient en rien justifier son état.
Réfléchis !
Il repassa la scène devant ses yeux. Quand elle avait échappé à l’espèce de monstre. Rien. Il n’avait aucun souvenir que ce fut qui puisse donner ce résultat. On frappa discrètement à sa porte. Vivement, Gadjaïn se releva et sonda le couloir. Un homme. Il semblait avoir la cinquantaine passée, mais il était difficile de voir son âge véritable. Il ne dégageait aucune aura. Un véritable Humain. Il portait des lunettes un peu vieillottes et avait un sac sur le dos. Mâchonnant une espèce de chique, il attendait les sourcils froncés. Le portrait craché du vieux chnock. Gadjaïn pris soin de dissimuler Kate grâce à un sort, et ouvrit la porte avec un air étonné.
« Mais… qui êtes vous ? »
Le vieux sourit et grogna
« Te fatigue pas, mon gars, je sais que la fille a besoin de soin, et rapidement avant qu’elle ne meurt. »
« Quoi ? Mais… ? » Gadjaïn était abasourdi. Comment savait-il ? Mais l’heure n’était pas à la réflexion. Il était inutile de jouer la comédie non plus. Le vieil homme voulu s’avancer, mais il lui barra le passage, bras croisé, sourcils collés, près à combattre : « Qui êtes vous ? je ne vous laisserais pas rentrer. »
L’autre fit mine de s’étonner, et sourit. « Crois-moi, mon gars, ce n’est pas la chose la plus intelligente que tu puisses faire dans ta vie. Laisse tomber ton numéro d’impressionniste. C’est bon pour les fillettes. Si je te dis que Kate est ma fille, et que vous avez échappé tous les deux à Baal, tu en penses quoi ? »
Baal ? La fille du désespoir ?
Gadjaïn sentit ses entrailles se nouer. C’était impossible. Baal, Duchesse de la dixième Marche, était resté cloîtré dans son repaire depuis des millénaires. Endormie. Abrutie de la folie qui s’était emparée d’elle petit à petit. Et il avait échappé à Baal ?
« Que… que s’est-il passé ? » demanda-t-il, perdu dans ses pensées. Puis soudain : « Vous êtes le père de Kate ? »
« Eh oui, petit gars, mais il serait bon que tu me laisses entrer maintenant. Elle a besoin d’aide. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé, et d’ailleurs tu dois en savoir plus que moi, mais c’est la malédiction de Baal qui a frappé Kate. Voilà ce qui arrive à tous ceux qui l’approche de trop près sans mourir. Tu as bien de la chance d’y avoir échappé, et je me demande d’ailleurs comment…
− Mais d’où savez vous tout ça ? Je me répète, mais, qui êtes vous ? »
L’autre s’était déjà installé auprès de Kate et fouillait dans son sac à dos. Il s’arrêta et se retourna vers Gadjaïn, le transperçant du regard. Il s’écoula une éternité pour le jeune homme avant qu’il ne détourne enfin ses yeux. Soupirant, il finit par dire :
« Désolé mon gars, mais il y a des choses que tu ne dois pas savoir. »
Aussi vif que l’éclair, il sortit de son sac une sorte de papier qu’il envoya sur Gadjaïn. En une fraction de seconde, ce dernier réagit et envoya une vague brute d’énergie pour arrêter le papier, mais elle passa au travers sans même l’effleurer. Gadjaïn eut à peine le temps d’écarquiller les yeux que le papier se collait sur sa poitrine et se fondait sous sa peau, le brûlant atrocement. Il fut à genoux, puis face contre terre, se maudissant d’être aussi imprudent. Mais qui était cet homme ? Il n’avait jamais vu de ce genre de chose auparavant. Jamais rien lu à propos d’une feuille de papier qui passait à travers des vagues d’énergie et se fondait dans la peau, et qui était lancée par un Humain !
« Qu’est-ce que… ? » haleta-t-il péniblement.
« C’est pas fait de magie. C’est de la technologie mon gars. Oui, il y a eu des temps où la technologie a dominé considérablement la magie. Enfin, il y a eu. » Il grogna.
« Ce Mot de Pouvoir va t’obliger à suivre à jamais l’ordre que je vais te donner maintenant. Tu ne parleras jamais de moi et de tout ce qui me concerne à quiconque, que ce soit de manière détournée, ou directe, et ce tant que je n’aurais pas décidé du contraire. »
Il s’arrêta, et grogna à nouveau.
« C’est pour ton bien mon gars. Et pour celui de Kate. Maintenant, je vais soulever la malédiction de Baal sur ma fille, et je vais m’en aller gentiment. »
Gadjaïn ne pouvait toujours pas se lever. Il entendit plus qu’il ne vit l’homme s’affairer autour de Kate, puis un instant plus tard, il se leva et revint dans son champ de vision.
« Tu ne garderas comme séquelle qu’une sorte de tatouage qui marque l’emplacement du mot de pouvoir. Aucune source de magie que vous connaissez aujourd’hui ne sera capable d’enlever ça, mais garde espoir. Peut-être que d’ici deux à trois mille ans, si tu n’es pas mort… »
Et l’homme s’en alla comme il était arrivé.
Gadjaïn se mordit la langue et tenta difficilement de se relever. À côté, Kate ouvrait les yeux, l’air perdu.
« Que… Où suis-je ? »
Gadjaïn réprima un juron. Il n’avait encore rien prévu pour introduire son réveil. Il n’avait pas non plus encore compris ce qu’il venait de lui arriver. Quand il essaya d’évoquer verbalement ce qui venait de se passer, une violente douleur dans sa poitrine se répercuta dans son crâne, et il lui fut impossible d’ouvrir la bouche. Il gémit et retomba, tandis que Kate sautait de son lit, pour venir l’assister. Elle était totalement guérie. De manière plus complète qu’il n’aurait pu, lui, le faire. Elle était aussi en pleine forme, et son énergie n’avait pas été drainée pour la guérison.
Kate l’avait retenu juste avant qu’il ne tombe. Une sensation étrange lui comprimait la poitrine tandis qu’il était serré à elle.
« Est-ce que ça va ? Qui es-tu ? Qu’est-ce que je fous ici ? Que s’est-il passé ? »
En quelque geste, il lui fit comprendre qu’il allait bien, et d’attendre un peu qu’il puisse répondre. Elle l’aida à s’assoire sur le lit, et lui amena une bouteille d’eau trouvé sur la table de chevet. Il but les trois quarts de la bouteille avant de répondre.
« Kate, c’est bien ça ?
− Euh, oui, mais toi, tu es qui ? »
Il prit une inspiration, et réfléchit. Il allait devoir improviser. Mais qu’est-ce qu’il fallait dire ? Qu’est-ce qu’il cherchait, exactement ? Les humains n’avaient aucune idée de l’existence des autres Mondes, et il n’était pas question qu’elle le prenne pour un fou.
« Je m’appelle Gadjaïn. Je sais que c’est difficile à croire, mais je… heu, comment dire ? »
Kate le regarda en fronçant les sourcils. Gadjaïn n’arrivait vraiment pas à trouver d’explication plausible à pourquoi il était là. C’était tout bonnement une situation ridicule, vu d’un point de vu humain, et complètement folle.
Le visage de Kate changea. Elle le dévisageait maintenant, et son regard glissa de son visage à ses épaules, et derrière lui. Il se retourna, mais il n’y avait rien.
Kate bégaya.
« Un… un ange ? »
Gadjaïn écarquilla les yeux et se retourna vivement vers la jeune femme resplendissante de beauté dont le regard aurait dû être éteint à jamais par les douleurs et les souffrances endurées. Et pourtant, on pouvait lire dans ses yeux-ci la circonspection, et la peur de la folie.
Mais comment diable ces humains font-ils tous pour me percer à jour de la sorte ?
Mais étaient-ils réellement tous humains ?
Il y avait le jeune homme sombre aux cheveux portant des reflets rouges, il y avait le vieil homme, et maintenant Kate. Quoi que ça allait l’arranger comme le mettre dans l’embarra, il aurait dû s’y attendre.
Camaël lui avait dit que le monde allait bientôt changer.